Annual Report 2013
The state of the world's human rights
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18 June 2013

Roumanie. Les expulsions forcées ont provoqué le déracinement de milliers de personnes

Les autorités roumaines ont trahi des milliers de citoyens de leur pays en manquant à leurs promesses et en bafouant complètement le droit de ces personnes à un logement convenable, écrit Amnesty International dans un nouveau rapport portant sur les expulsions forcées, rendu public mardi 18 juin.

Ce document, intitulé Une marginalisation forcée. Cinq cas d'expulsion forcée de Roms en Roumanie, décrit ce qu’ont vécu des personnes chassées de leur logement et de leur quartier, et repoussées à la périphérie de leur ville.

Il suit le parcours de cinq personnes originaires de trois villes roumaines différentes, après qu’elles aient été expulsées de leur domicile et aient tout fait pour échapper à une réinstallation. Il met en lumière les profondes répercussions qu'ont sur la vie des gens la perte de leur logement et de leurs moyens de subsistance, la coupure des cercles sociaux, la réprobation sociale, les difficultés d'accès à l'éducation et à la santé, et le traumatisme de l'expulsion en elle-même.

« Nous assistons, dans la Roumanie du 21e siècle, au bannissement délibéré, hors de la société, de personnes vulnérables vivant à la limite du seuil de pauvreté ou en-dessous, et dont les conditions de logement sont inadéquates. La législation en vigueur en Roumanie est loin d’être conforme aux normes internationales adoptées par le gouvernement roumain. En particulier, elle ne garantit pas le droit à un logement convenable à tous les citoyens et n’interdit pas les expulsions forcées », a déploré Barbora Černušáková, spécialiste de la Roumanie à Amnesty International.

« Les lacunes de la loi permettent aux autorités locales, sous prétexte de « rénovation et aménagement des centres urbains », de chasser des communautés roms entières établies de longue date et de les transférer dans des logements inappropriés, hors de la vue du reste de la population. Ces mesures de réinstallation ont souvent pour résultats une marginalisation et une pauvreté accrues, et vont à l’encontre des politiques gouvernementales visant à lutter contre l’exclusion sociale des Roms et d’autres groupes vulnérables. »

Âgée d'un peu moins de 30 ans, Claudia Greta vivait rue Coastei, dans la ville de Cluj-Napoca (ouest du pays), depuis qu’elle avait neuf ans, jusqu’à ce que les autorités municipales expulsent de force tous les habitants du quartier en 2010. Ils ont été transférés à Pata Rât, un secteur situé à la périphérie de la ville et surtout connu pour sa décharge et son ancien site de déchets chimiques. Plusieurs familles ne se sont vu proposer aucune solution de relogement.

Pour Claudia, cela s’est traduit par la nécessité de partager pendant cinq mois, avec ses parents et la famille de son frère – ils étaient 11 personnes en tout –, une petite pièce qui leur avait été attribuée parce qu’ils s’étaient retrouvés à la rue à la suite de cette expulsion. « Ils nous ont jetés près de la décharge, comme si nous-mêmes étions des ordures. [...] Ils [les gens de Cluj] ne savent pas […] où, ni comment nous vivons ; que nous sommes tous dans la même pièce, que nous nous y lavons, que nous y mangeons, y faisons nos devoirs, que nous faisons tout ici », a expliqué Claudia.

Rodica était l’une des quelque 500 personnes s’étant opposée à l’expulsion à Craica, un quartier informel de la ville de Baia Mare, dans le nord-ouest du pays, en 2012. La municipalité a expulsé de force la moitié des habitants et démoli leurs logements, les relogeant à la périphérie de la ville dans des bâtiments appartenant à une ancienne usine métallurgique, CUPROM.

Après l’annonce de démolitions imminentes à Craica, Rodica a décidé d’aller voir à quoi ressemblaient les logements de remplacement de CUPROM : « Il y avait des armoires métalliques avec tout un tas de récipients [...] marqués comme “dangereux”. J'en ai ouvert [un] et ça m'a piqué les yeux et la bouche, je ne pouvais plus respirer. C'était plein de produits chimiques. [...] C'est pour ça que [j'ai dit que c'était] le camp de la mort. »

Les familles relogées à CUPROM se sont vu attribuer une ou deux pièces sans chauffage et mal isolées. Les résidents de chaque étage utilisaient les mêmes sanitaires. Ces immeubles n’avaient pas été convertis à un usage résidentiel, et des substances chimiques étaient encore entreposées dans l’un d’entre eux – un ancien laboratoire chimique.

Dusia a été expulsée trois fois au cours de sa vie. La dernière fois remonte à août 2012, quand les autorités locales de la ville de Piatra Neamț, dans le nord-est, ont expulsé de force quelque 500 Roms hors de leurs logements situés dans la rue Muncii – les réinstallant dans des « logements sociaux » inadéquats à Vãleni 2, un secteur isolé à environ 7 kilomètres du centre, séparé de la ville par une zone désindustrialisée et une rivière. Elle doit désormais marcher près d’un kilomètre le long d'une route boueuse dépourvue d’éclairage pour se rendre à l’arrêt de bus le plus proche.

« À notre place, demande Dusia, [est-ce que vous ne voudriez pas] au moins avoir l'électricité, une route, un bus et un magasin d'alimentation où acheter du pain ? Est-ce que vous ne vous sentiriez pas mieux avec un peu plus de lumière quand vous sortez [le soir] ? Il y a des dangers. La forêt est toute proche, il y a des ours, des loups. »

« Les parcours de Claudia, Rodica et Dusia – caractérisés par l’insécurité, les privations et le désespoir – trouvent un écho douloureux chez un grand nombre des deux millions de Roms de Roumanie », a ajouté Barbora Černušáková.

« L’action, ou dans certains cas l’inaction, des autorités locales et leurs promesses non tenues sont emblématiques des discriminations que subissent les Roms et ont créé une situation de ségrégation à grande échelle. »

Dans la ville de Cluj-Napoca, on appelle Pata Rât le « ghetto rom ». En 2012, les autorités locales ont fait part de leur intention de commencer à réinstaller les habitants qui avaient été transférés sur place à la suite d’une expulsion forcée. Il n’y a, au mois de juin 2013, toujours aucun projet précis à ce propos, et les personnes expulsées de la rue Coastei continuent à attendre que justice soit faite.

Catalin Chereches, le maire de Baia Mare, a remporté l’élection municipale en 2012 après s’être engagé à démolir les camps roms de la ville. La moitié du plus grand camp de Craica a été détruit et les résidents ont été relogés dans des conditions inadéquates. Ces personnes, ainsi que celles qui ont tout fait pour ne pas être expulsées et réinstallées de force, continuent à vivre dans la peur de devoir quitter leur logement d’un jour à l’autre.

En octobre 2001, le maire de Piatra-Neamţ avait annoncé son intention de créer un ghetto rom à l'emplacement d'un ancien élevage de poulets. Douze ans plus tard, la municipalité est finalement « parvenue » à son objectif de repousser tous les Roms pauvres à l'extérieur de Piatra-Neamţ, à la périphérie de la ville.

« Que des autorités locales mènent ce type d’action est illégal et inacceptable. Elles brisent des vies et rendent vaines les politiques d’inclusion des Roms. Le gouvernement roumain doit agir de toute urgence pour mettre fin à ces violations. Il doit faire peser son autorité sur les responsables locaux afin que ceux-ci protègent, respectent et concrétisent les droits au logement de tous et mettent fin aux expulsions forcées », a conclu Barbora Černušáková.

AI Index: PRE01/266/2013
Region Europe And Central Asia
Country Romania
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