Moyen-Orient et Afrique du Nord

Les droits humains région par région

Tawakkol Karman, militante yéménite des droits humains et Prix Nobel de la paix, scande des slogans sous le regard d’un policier durant des manifestations à Sanaa (Yémen), le 15 février 2011.

© REUTERS/Khaled Abdullah


« Nous n’avons pas peur d’être tués, blessés, arrêtés ou torturés. La peur n’existe plus. Les gens veulent vivre dignement. Alors nous continuerons. »

Ahmed Harara, qui était dentiste, a été blessé à un œil par des plombs de fusil le 28 janvier, au cours de manifestations en Égypte, puis à l’autre œil le 19 novembre ; il est maintenant aveugle.

L’année 2011 a été particulièrement riche en événements pour les peuples et les États du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Elle a été synonyme de soulèvements populaires et de tumulte sans précédent. Les revendications, les exigences et les protestations, jusque-là contenues, d’une génération montante ont balayé des dirigeants qui étaient en place depuis longtemps et qui, presque jusqu’à leur chute, semblaient pratiquement inattaquables. À la fin de l’année, d’autres s’accrochaient toujours au pouvoir par les moyens les plus impitoyables, leur avenir étant en jeu. La région toute entière était alors encore sous le choc des secousses persistantes et des répercussions du séisme politique et social qui l’avait frappée au cours des premiers mois de 2011. Malgré les nombreuses incertitudes qui demeuraient, les événements qui se sont déroulés au cours de l’année semblaient devoir être tout aussi importants pour les habitants de la région que la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’empire soviétique pour les peuples d’Europe et d’Asie centrale.

Dans toute la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, l’année 2011 a été marquée par des exigences massives de changement – en faveur d’une plus grande liberté de parole et d’action sans la peur suffocante de la répression étatique ; en faveur d’un gouvernement transparent, obligé de rendre des comptes, et de la fin de la corruption généralisée aux plus hauts niveaux de l’État ; en faveur de la création d’emplois, d’une meilleure égalité des chances dans le domaine du travail, et de moyens permettant d’améliorer son niveau de vie ; en faveur de la justice et des droits humains, y compris le droit de vivre sa propre vie et d’élever sa famille dans la dignité et la sécurité. C’est pour soutenir ces revendications que des centaines de milliers de personnes, avec les femmes bien visibles à l’avant-garde, sont descendues dans les rues de Tunis, du Caire, de Benghazi, de Sanaa et de nombreuses autres villes de la région pour réclamer le changement. Elles ont continué à le faire malgré le carnage provoqué par les forces de sécurité. Elles ont agi avec détermination, résolution et courage et se sont ainsi libérées de la peur que leurs gouvernements s’étaient efforcés depuis si longtemps d’insuffler à leurs peuples pour qu’ils se tiennent tranquilles et restent à leur place. Pendant un certain temps au moins, la notion de pouvoir populaire s’est emparée de la région et l’a complètement ébranlée.

Dans un premier temps, les protestations ont exprimé la frustration populaire face à l’incapacité des dirigeants nationaux de répondre aux besoins et aux aspirations de leurs peuples. Ces chefs d’État ont réagi de la manière la plus prévisible qui soit en envoyant la police antiémeutes et les forces de sécurité pour réprimer les manifestations par la force. Mais ils n’ont réussi qu’à jeter de l’huile sur le feu et à renforcer l’indignation et la méfiance populaires. L’état d’esprit de la population s’est durci alors que des manifestants étaient abattus de sang-froid, arrêtés dans des rafles, torturés et maltraités. Sans se laisser intimider par le bain de sang, un nombre croissant de personnes sont descendues dans la rue pour réclamer le remplacement ou le départ des dirigeants nationaux, désormais à la fois discrédités et méprisés tandis qu’ils tentaient de consolider les dynasties familiales pour conserver la mainmise sur le pouvoir. La chute rapide du président tunisien, Zine el Abidine Ben Ali, puis celle du président égyptien, Hosni Moubarak, ont résonné dans toute la région, envoyant un message d’espoir à ceux qui prônaient le changement et des réformes dans d’autres pays. On a cru pendant un certain temps à une nouvelle forme de réaction en chaîne qui allait chasser du pouvoir d’autres dirigeants répressifs et autoritaires. Dans les mois qui ont suivi, les 42 années de pouvoir exercé de manière implacable par le colonel Mouammar Kadhafi en Libye se sont terminées de manière abrupte et sanglante ; au Yémen et en Syrie, des régimes en place depuis longtemps menaient littéralement un combat d’arrière-garde pour leur survie face aux foules qui continuaient de réclamer leur départ. À Bahreïn, le gouvernement, qui avait fait une utilisation excessive de la force pour réprimer les manifestations, s’est finalement engagé, à la fin de l’année, à introduire des réformes sur les plans politique et des droits humains. Ailleurs, dans des pays comme l’Algérie, la Jordanie ou le Maroc, les dirigeants promettaient dans l’urgence au peuple de mettre en place des réformes et de lui accorder un plus grand poids dans le gouvernement du pays. En Arabie saoudite et dans les autres pays riches en pétrole et en gaz naturel du Golfe arabo-persique, les dirigeants ont utilisé leurs réserves financières pour tenter de répondre aux revendications sociales et pour s’assurer que leurs peuples se tiendraient tranquilles.

Les soulèvements

Le début de l’année a été marqué par une grande effervescence en Tunisie. Pendant quelque temps, le président Ben Ali a tenté de réprimer les manifestations de la même façon qu’il avait écrasé un mouvement de protestation dans la région de Gafsa en 2008 : en ayant recours à la force brutale. En quelques semaines, environ 300 Tunisiens ont connu une mort violente, mais cette fois la détermination des protestataires n’a pas faibli. Zine el Abidine Ben Ali a perdu son sang-froid le 14 janvier. Il est monté dans un avion avec d’autres membres de son clan et s’est enfui pour chercher refuge en Arabie saoudite. Il y avait de l’électricité dans l’air à ce moment-là, alors que les gouvernements et les peuples de toute la région prenaient pleinement conscience du fait que ce qui avait jusqu’alors semblé presque impensable – le départ forcé d’un autocrate qui avait dirigé le pays pendant plus de 20 ans – venait de se réaliser. Pour les autres gouvernements répressifs de la région, la chute brutale de Zine el Abidine Ben Ali a sonné l’alarme. Mais pour la multitude de gens qui suivaient le déroulement des événements sur Al Jazira et d’autres chaînes de télévision par satellite, le soulèvement tunisien a fait naître un nouvel espoir et le sentiment qu’ils pouvaient eux aussi parvenir à réaliser ce que le peuple tunisien avait accompli.

Dans les 15 jours qui ont suivi, ce qui s’était passé en Tunisie s’est reproduit à plus grande échelle en Égypte. La place Tahrir, au Caire, est devenue l’épicentre de la contestation et le principal champ de bataille où les Égyptiens ont exprimé leurs exigences de changement. En se servant d’Internet, des réseaux sociaux et des téléphones mobiles pour organiser et coordonner leurs activités, les manifestants ont réussi en 18 jours la « révolution du 25 Janvier » et provoqué la chute du président Hosni Moubarak, qui était resté au pouvoir pendant 30 ans sans interruption. Ils y sont parvenus malgré les casseurs recrutés par les autorités et la répression très dure exercée par les forces de sécurité. Au moins 840 personnes ont été tuées et plus de 6 000 autres blessées ; des milliers d’autres encore ont été arrêtées, battues ou torturées. Hosni Moubarak a annoncé sa démission le 11 février et a été remplacé par le Conseil suprême des forces armées (CSFA). Il s’est retiré dans sa villa à Charm el Cheikh, une station balnéaire au bord de la mer Rouge, et il se trouvait là-bas lorsqu’il a été cité à comparaître, en août, par un tribunal du Caire : il était accusé de corruption et d’avoir ordonné l’homicide de manifestants.

La chute d’Hosni Moubarak, qui s’est produite sous les projecteurs des médias du monde entier, a encouragé les appels à des manifestations de masse dans de nombreuses villes de la région. À Bahreïn, à partir de février, des manifestants appartenant pour la plupart à la majorité chiite ont organisé des manifestations pacifiques et installé un camp de protestataires sur le rond-point de la Perle à Manama, la capitale, pour réclamer une participation accrue à la gestion du pays et la fin de la marginalisation dont ils disaient faire l’objet de la part de la famille al Khalifa au pouvoir. Les manifestants ont été dispersés avec une force excessive quelques jours plus tard, puis avec une brutalité encore plus grande quand ils ont repris leur mouvement en mars. En Iran, les figures de proue du mouvement de protestation écrasé par le gouvernement en 2009, qui avaient appelé à de nouvelles manifestations, ont été placées en résidence surveillée.

En Algérie, le gouvernement a largement déployé les forces de sécurité pour dissuader la population de manifester mais il s’est aussi efforcé de désamorcer la tension en levant l’état d’urgence, en vigueur depuis 19 ans. En Oman, le sultan Qabous bin Saïd a promis de créer des milliers d’emplois et il a augmenté les allocations versées aux chômeurs. Il a aussi ordonné la libération de manifestants qui avaient été incarcérés. En Arabie saoudite, le gouvernement aurait distribué à la population une somme équivalant à plus de 100 milliards de dollars des États-Unis tout en rappelant que toute manifestation était interdite. Les forces de sécurité ont été mobilisées pour intervenir contre tous ceux qui participeraient à une « Journée de colère » prévue à Riyadh.

Au Yémen, les manifestations qui ont débuté en janvier ont été déclenchées par une proposition de réformes constitutionnelles qui devaient permettre au président Ali Abdullah Saleh de garder indéfiniment le pouvoir, puis de le transmettre à son fils. Les protestations ont continué tout au long de l’année, encouragées par les événements qui se déroulaient en Égypte et ailleurs. Les forces du président yéménite tiraient sans discernement sur des foules de manifestants et lui-même manœuvrait pour tenter de conserver le monopole qu’il exerçait depuis longtemps sur le pouvoir. À la fin de l’année, la position du président s’était considérablement affaiblie. Il s’accrochait cependant au pouvoir, alors que le Conseil de coopération du Golfe (CCG) lui avait offert l’immunité des poursuites, malgré le sombre bilan des homicides illégaux et des autres violations flagrantes des droits humains commises par les forces de sécurité. Cette volonté d’accorder l’impunité au président Ali Abdullah Saleh et aux autres responsables de ces agissements constituait un affront à la justice et une trahison scandaleuse vis-à-vis des victimes des crimes perpétrés sous son régime.

Les événements d’Égypte et de Tunisie ont redonné espoir à la population libyenne – la Libye est située entre ces deux pays – qui était sous la domination du colonel Mouammar Kadhafi depuis 42 ans, privée de liberté d’expression, de partis politiques indépendants, de syndicats et de toute organisation de la société civile. Le colonel Kadhafi était parvenu à se maintenir au pouvoir aussi longtemps en dressant différentes parties de la population les unes contre les autres, en favorisant ceux qu’il considérait comme ses fidèles et en pratiquant une répression impitoyable envers ceux qui exprimaient des idées dissidentes. Considéré à une époque comme un paria par la communauté internationale en raison de son soutien présumé au terrorisme, il avait ces dernières années bénéficié d’un rapprochement fructueux avec les démocraties occidentales, l’extraction pétrolière s’étant développée en Libye et le pays ayant acquis une nouvelle importance en tant que point de passage pour les réfugiés et migrants africains qui tentaient d’entrer en Europe. Mouammar Kadhafi paraissait confiant et semblait fermement tenir le pays au moment de la chute de Zine el Abidine Ben Ali puis d’Hosni Moubarak mais, en février, la Lybie a elle aussi vu des manifestations antigouvernementales dégénérer en révolte populaire. Ce mouvement, qui s’est rapidement transformé en un conflit armé international auquel l’OTAN a participé, a débouché le 20 octobre sur la capture et la mort violente du colonel Kadhafi alors que ce dernier tentait de fuir son fief assiégé de Syrte. Un Conseil national de transition (CNT) a pris le pouvoir, mais il n’était pas encore parvenu à établir son autorité à la fin de l’année ; d’énormes quantités d’armes étaient en circulation dans le pays, et les milices armées qui menaient des actions de représailles contre des partisans présumés de l’ancien président représentaient une menace persistante pour la sécurité publique.

En Syrie, où la famille Assad était au pouvoir depuis 1970, les prémices de protestation en février étaient discrètes et hésitantes. Toutefois, des manifestations de masse ont éclaté et se sont rapidement étendues de ville en ville lorsque les forces de sécurité ont arrêté et, semble-t-il, maltraité des enfants qui avaient écrit à la craie des slogans antigouvernementaux dans la ville de Deraa, dans le sud du pays. Pris au dépourvu, le gouvernement a interdit l’accès au pays aux médias internationaux et aux observateurs indépendants. Il a lancé une répression particulièrement violente contre les manifestants non armés en plaçant des tireurs embusqués sur les toits, en donnant l’ordre de tirer sur la foule et en déployant des chars dans des villes et des villages, sans cesser de prétendre que les homicides étaient imputables à de mystérieux groupes armés antigouvernementaux. Selon les Nations unies, à la fin de l’année, quelque 5 000 personnes, des civils pour la plupart, avaient été tuées et des milliers d’autres avaient été blessées ou arrêtées. Dans certaines régions, un début de guerre civile semblait opposer les forces du régime et des soldats qui avaient déserté pour rejoindre les protestataires.

Le gouvernement syrien a tenté de dissimuler l’ampleur des manifestations et la violence de sa réaction, mais ses efforts ont largement échoué en raison du courage et de la détermination des militants locaux et des témoins qui ont filmé le carnage sur des téléphones mobiles et ont mis en ligne des centaines de séquences vidéo sur Internet. Certaines montraient les corps de personnes qui étaient mortes sous la torture en détention et, dans certains cas, qui avaient été mutilées ; des enfants figuraient au nombre des victimes. 

La réaction de la communauté internationale

Les États-Unis et d’autres gouvernements occidentaux qui étaient depuis longtemps les principaux alliés des dirigeants autocrates tunisien et égyptien n’ont pas mesuré, dans un premier temps, l’importance des manifestations et ils ont mis du temps à réagir. Ils se sont cependant ensuite hâtés de revoir leur politique et ont fini par reconnaître la nature violente des régimes menacés. Quand la Libye a sombré dans le conflit armé, ils sont intervenus avec fermeté contre Mouammar Kadhafi, avec le soutien des principaux États du Golfe arabo-persique, dans le cadre d’un mandat du Conseil de sécurité des Nations unies. Ce mandat visant à assurer la protection des civils a ouvert la voie à des frappes aériennes de l’OTAN qui ont fait basculer la situation en défaveur du colonel Kadhafi.

À Bahreïn, où était basée la 5e flotte américaine, et surtout en Syrie et au Yémen, les manifestants avaient également un besoin urgent de protection contre la politique meurtrière de leurs dirigeants. La communauté internationale était toutefois nettement moins disposée à leur apporter son soutien. Alors que le Conseil de sécurité avait saisi la Cour pénale internationale du cas de Mouammar Kadhafi, il n’a pris aucune mesure similaire contre le président syrien Bachar el Assad, malgré des preuves irréfutables des crimes contre l’humanité commis par ses forces de sécurité.

La Russie, la Chine et les gouvernements des puissances émergentes que sont le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud ont tous usé de leur influence au Conseil de sécurité pour empêcher toute action efficace contre la Syrie, alors même que la commissaire aux droits de l’homme de l’ONU dénonçait les crimes perpétrés par le régime de Bachar el Assad. L’Arabie saoudite a également dénoncé les crimes du gouvernement syrien, tout en refusant à son propre peuple le droit de manifester et après avoir envoyé des troupes à Bahreïn quelques heures seulement avant que les autorités de ce pays ne lancent une répression sanglante, en mars. Globalement, la situation était sinistrement familière, les gouvernements de toutes tendances politiques continuant d’agir de manière sélective et, quel que soit leur discours, de subordonner les droits humains à leurs propres intérêts politiques.   

Le conflit et l'intolérance de la dissidence

Les soulèvements qui ont fait les gros titres des médias tout au long de l’année 2011 ont occulté d’autres problèmes graves qui pouvaient avoir des conséquences désastreuses pour les droits humains au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et au-delà.

Israël a maintenu le blocus de la bande de Gaza, prolongeant la crise humanitaire à laquelle ce territoire était confronté. Il a aussi poursuivi de manière agressive l’expansion des colonies en Cisjordanie sur des terres palestiniennes occupées depuis 1967. Malgré un accord de réconciliation signé en mai, les deux principales organisations politiques palestiniennes, le Fatah et le Hamas, restaient divisées et chacune a pris pour cible les partisans de l’autre, tandis que les forces israéliennes et les groupes armés palestiniens menaient tour à tour des attaques de représailles à Gaza. Cette triste situation qui n’était que trop familière a cette année encore pesé très lourd sur la vie de nombreuses personnes.

Le gouvernement iranien, de plus en plus isolé sur la scène internationale, ne tolérait aucune dissidence dans le pays ; les défenseurs des droits humains, en particulier ceux qui militaient en faveur des droits des femmes et de ceux des minorités, étaient au nombre des victimes de persécutions. La peine de mort a été largement appliquée, officiellement pour punir des criminels mais aussi pour intimider la population. Au niveau mondial, seule la Chine a procédé à un plus grand nombre d’exécutions que l’Iran.

Ailleurs dans la région, on ignorait les conséquences qu’aurait en termes de sécurité le retrait de toutes les forces américaines d’Irak après huit ans de conflit. La question de l’autodétermination de la population du Sahara occidental restait une plaie béante qui empoisonnait les relations entre les gouvernements du Maghreb.

D’autres formes de violations persistantes des droits humains, qui ont joué un rôle central dans les soulèvements populaires et les manifestations, ont également été aggravées par la réaction des gouvernements. Les arrestations et détentions arbitraires, les disparitions forcées, la torture et les autres formes de mauvais traitements, les procès inéquitables et les homicides illégaux perpétrés par des agents de l’État restaient très fréquents dans toute la région. Les dirigeants ont, presque sans exception, autorisé leurs forces à tuer et à torturer en toute impunité. En Égypte, cédant aux exigences populaires, le CSFA a démantelé le Service de renseignement de la sûreté de l’État, tristement célèbre pour son recours à la torture sous le régime d’Hosni Moubarak.

Les actes de torture n’ont pas disparu pour autant. L’armée a pris le relais, allant jusqu’à contraindre des manifestantes à subir des « tests de virginité » forcés ; elle a également arrêté des milliers de civils qui ont été déférés devant des tribunaux militaires appliquant une procédure inéquitable. Pourtant, des milliers d’Égyptiens ont tenu bon face à la répression exercée par les nouvelles autorités et ils ont continué à réclamer des changements sur les plans politique, social et des droits humains.  

Discriminations

La discrimination fondée sur le genre, la religion, l’origine ethnique ou nationale ou sur d’autres facteurs, comme l’orientation sexuelle, persistait. Dans une large mesure, le sentiment d’injustice qui en découlait s’est exprimé dans la vague de manifestations, par exemple lorsque les bidun (Arabes apatrides) se sont rassemblés au Koweït pour exiger d’être reconnus comme citoyens à part entière. Dans le même temps, les troubles ont aussi renforcé les divisions. Ainsi, en Libye, des milices ont attaqué des Libyens et des étrangers à cause de leur couleur de peau. On craignait de plus en plus, au sein de la mosaïque de confessions et de communautés différentes qui constituaient la Syrie, que le pays ne sombre dans une guerre civile tout autant marquée par le ressentiment et la haine que celle qui a déchiré le Liban entre 1975 et 1990 – et dont l’héritage de disparitions forcées et de méfiance reste manifestement un problème en souffrance. En Égypte, les coptes étaient toujours victimes d’une discrimination généralisée. En Iran, les membres des minorités religieuses et ethniques étaient toujours visés par des dispositions législatives discriminatoires et, dans le cas de la minorité baha’ie, victimes de persécutions.

Les migrants, dont beaucoup étaient originaires d’Afrique subsaharienne, ont été parmi les principales victimes du conflit en Libye. Des milliers d’entre eux ont été déplacés par les combats. Beaucoup ont fui vers la Tunisie ou l’Égypte, mais d’autres sont restés pris au piège pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, et ils ont été la cible d’attaques racistes ; ils étaient en outre souvent accusés d’être des « mercenaires » recrutés par le colonel Kadhafi. Certains de ceux qui ont gagné la Tunisie ou l’Égypte, et dont beaucoup étaient somaliens ou érythréens, ne pouvaient pas rentrer dans leur pays d’origine, craignant d’y être persécutés. À la fin de l’année 2011, ils se trouvaient dans des camps inhospitaliers situés dans le désert et attendaient d’être réinstallés dans un pays, européen ou autre, où ils seraient en sécurité. D’autres ont trouvé la mort alors qu’ils tentaient de rejoindre l’Italie par la mer.

Dans toute la région, les travailleurs migrants originaires de pays pauvres et en développement étaient maltraités et exploités alors qu’ils étaient la force vive de l’économie, notamment dans plusieurs États du Golfe arabo-persique. Ils étaient, au mieux, insuffisamment protégés par les lois locales sur le travail. Les employées de maison étaient les moins bien traitées : elles étaient trop fréquemment victimes de discriminations multiples en tant que femmes, migrantes et étrangères ; le plus souvent, le gouvernement de leur pays d’origine ne se souciait guère, voire pas du tout, de leur sort.

Préocupations d'ordre économique - logement et moyens d'existence

Il était encore trop tôt, à la fin de l’année 2011, pour évaluer les conséquences de la « révolution du 25 Janvier » en Égypte, sans même parler de ses éventuels effets positifs, pour le sort des millions de personnes pauvres et marginalisées qui vivaient dans les très nombreux quartiers informels du pays. Beaucoup habitaient dans des secteurs officiellement qualifiés de « zones dangereuses », notamment en raison de la présence de formations rocheuses instables, où elles n’avaient pas accès aux services de base tels que l’eau potable, un réseau d’assainissement et l’électricité. Ces personnes risquaient d’être expulsées de force de chez elles sans avoir été consultées ni dûment averties de la date de l’opération. Au cours de l’année, de nouvelles expulsions forcées ont été menées à Manshiyet Nasser – l’immense quartier informel aux allures de bidonville à la périphérie du Caire où plus d’une centaine d’habitants avaient été tués en 2008 par l’effondrement d’une falaise – sous l’autorité du CSFA, qui perpétuait ainsi la politique menée sous le régime d’Hosni Moubarak et privait d’un toit de nouvelles familles.

Cette année encore, les autorités israéliennes ont elles aussi chassé des personnes de leur foyer, tant des Palestiniens vivant en Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est, que des Arabes israéliens vivant dans des villages « non reconnus » du Néguev, entre autres. Ces expulsions s’inscrivaient dans le cadre de la politique de démolition des habitations et autres structures érigées sans autorisation officielle – celle-ci étant généralement refusée. En revanche, des milliers d’Israéliens juifs vivant dans les colonies installées illégalement sur des terres palestiniennes occupées recevaient tout le soutien nécessaire pour étendre, développer et consolider ces colonies alors même qu’elles sont prohibées par le droit international. Entre-temps, le blocus israélien de la bande de Gaza continuait d’étouffer l’économie locale et de prolonger une crise humanitaire délibérée dont les conséquences les plus tragiques étaient ressenties par les personnes les plus vulnérables, à savoir les enfants, les personnes âgées et celles qui avaient besoin de traitements médicaux spécialisés non disponibles à Gaza. Le blocus constituait pour les habitants de Gaza – soit 1,6 million de personnes – une forme de châtiment collectif, en violation du droit international.

Quand Mohamed Bouazizi, 24 ans, s’est immolé par le feu le 17 décembre 2010 dans la ville de Sidi Bouzid, en Tunisie, peu de personnes auraient pu prévoir le déferlement de manifestations et la vague de changements que cet acte tragique allait déclencher dans toute la région. Un an plus tard, le sentiment d’euphorie s’était pour ainsi dire évaporé. Les premiers progrès obtenus par les soulèvements populaires restaient fragiles et le prix à payer en termes de vies humaines et de violations flagrantes des droits humains, dans le cadre du combat pour le changement en Syrie, au Yémen, à Bahreïn, en Libye et ailleurs, demeurait très lourd. Pourtant, à la fin de l’année 2011, on avait le sentiment très net que l’ordre ancien, discrédité, était en train d’être relégué au passé grâce aux efforts vaillants et déterminés des populations. La longue marche vers la liberté, la justice et les droits humains pour tous a sans aucun doute commencé pour les peuples de la région. 

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