De la vie à la mort

TRINA BACHTEL, ÉTATS-UNIS

En août 2007, deux semaines après avoir accouché d'un enfant mort-né, Trina Bachtel, 35 ans, est morte. Elle aurait signalé qu'elle souffrait de prééclampsie, une affection qui requiert un soin particulier pendant la période prénatale.

Au moment de sa grossesse, la clinique locale l'aurait informée qu'il fallait qu'elle verse un dépôt de 100 dollars américains (environ 77 euros) si elle voulait être admise, car elle avait contracté par le passé une dette liée à des soins médicaux (la dette avait été payée auparavant). Lorsqu'elle est tombée malade, Trina Bachtel a dû retarder les soins car elle ne pouvait pas payer les frais exigés par la clinique locale.

Elle a fini par recevoir des soins dans un hôpital situé à une cinquantaine de kilomètres de là, où son fils est mort à la naissance. Elle a ensuite été transférée à Columbus (Ohio), à environ 90 km, et c'est là qu'elle est décédée. Les deux cliniques locales ont par la suite nié avoir admis Trina Bachtel comme patiente.

Un des administrateurs d'une des cliniques a indiqué que son établissement pouvait imposer des restrictions de crédit aux clients soupçonnés de refuser de payer les frais.

 

AICHA, BURKINA FASO

 Aïcha, la seule fille d'une famille de cinq enfants, est morte à 21 ans. Elle avait rencontré son mari, Abdou, à Ouagadougou, et ils ont été fiancés deux ans avant de se marier.

Aïcha a travaillé jusqu'à la fin de sa grossesse. Elle allait notamment chercher du bois à plusieurs kilomètres de son foyer. C'était sa première grossesse, et elle a passé les trois visites prénatales recommandées au centre de santé de sa communauté.

Une soirée d'avril 2008, Aïcha a commencé a ressentir des contractions. Un ami l'a emmenée au centre de soins, près de sa maison, sur une mobylette. Son mari les a suivis en vélo. Elle a accouché d'un garçon à 2h00 du matin. Après l'accouchement, le personnel médical a demandé à la famille d'acheter de l'eau de Javel pour nettoyer le sang.

Dix minutes après, la sage-femme a dit à la famille qu'Aïcha devait être transférée à l'hôpital du district car elle saignait abondamment. Alors que les transferts entre les centres de soins devaient être gratuits, la famille a dû payer le transport.

On a dit ensuite à Abdou que sa femme devait subir des tests sanguins : « Je suis d'abord allé au laboratoire de l'hôpital, où l'on m'a dit qu'il était impossible d'effectuer un test. On m'a envoyé au laboratoire d'un autre centre de soins spécialisé dans les tests sanguins. Il était près de trois heures du matin et j'ai dû m'y rendre à pied. Cela m'a pris une heure. Quand je suis arrivé au centre, le gardien dormait. Je l'ai réveillé et payé environ 2 000 francs CFA (4 euros environ) pour le test. Je suis rapidement revenu en taxi à l'hôpital du district. Le premier taxi est tombé en panne. J'ai dû en trouver un autre, pour 1 000 francs CFA (environ 2 euros), alors que le prix normal est de 200 francs CFA (0,4 euros) mais quand les taxis voient que les gens sont pressés, ils augmentent leurs tarifs. Il était plus de cinq heures du matin quand je suis revenu à l'hôpital pour apporter les résultats. Quand je suis arrivé, ma mère et mes amis n’étaient plus là. On m'a dit qu'ils étaient partis. Je pensais qu'Aïcha allait mieux ou était guérie. Puis un médecin est arrivé. Il m‘a dit que ma femme était très faible et que "son sang s'était fini" [qu'elle s'était vidée de son sang]. J'ai appris sa mort à 5h18 du matin. » Abdou est rentré chez lui à pied, avec son enfant dans les bras. La mère d'Abdou, qui vivait dans un village, est venue s'installer chez son fils pour prendre soin du bébé.

 

LES FEMMES DU NICARAGUA

 Depuis juillet 2008, l’avortement est illégal en toutes circonstances au Nicaragua. Le nouveau Code pénal fait ainsi courir des risques graves, voire mortels, à toutes les femmes et les jeunes filles dont la grossesse présente des complications. Certaines catégories de femmes et jeunes filles sont particulièrement touchées, par exemple celles qui, enceintes, doivent suivre un traitement à cause d’une maladie mettant leur vie en danger, celles dont la grossesse présente des complications, celles qui nécessitent des soins après une fausse couche ou un avortement ou celles qui ont été victimes de viol ou d’inceste.

Au Nicaragua, l’écrasante majorité des filles qui se retrouvent enceintes à la suite d’un viol ou d’un inceste ont entre 10 et 14 ans ; leur santé et leur vie sont menacées si elles avortent dans de mauvaises conditions ou si elles doivent mener si jeunes leurs grossesses à terme. Les victimes de viol qui cherchent à se faire avorter illégalement dans des conditions à risque, tout comme les personnes qui les ont aidées, sont passibles de peines d’emprisonnement si l’interruption de grossesse est découverte.

La version révisée du Code pénal érige en infraction toutes les formes d’interruption de grossesse et prévoit des peines d’emprisonnement pour les femmes et les jeunes filles qui avortent ou qui cherchent à le faire, quelles que soient les circonstances. Elle prévoit aussi des peines de détention de longue durée pour les professionnels de la santé qui font du tort à un fœtus, intentionnellement ou non, y compris lorsqu’ils prodiguent à une femme ou à une jeune fille des soins destinés à lui sauver la vie. Cette disposition législative est en conflit avec les règles et protocoles obstétricaux définis par le ministère nicaraguayen de la Santé qui prescrivent l’avortement thérapeutique dans certains cas précis, ce qui place les professionnels de la santé dans une situation extrêmement difficile.

Quatre organes de suivi des traités des Nations unies (le Comité des droits économiques, sociaux et culturels, le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, le Comité contre la torture et le Comité des droits de l’homme) ont fait savoir que cette loi violait les obligations du Nicaragua au regard de ces traités.

Le Nicaragua s’est engagé à réduire de 75 % la mortalité maternelle d’ici 2015. Le gouvernement a introduit un certain nombre de programmes visant à prévenir la mortalité maternelle et accru les fonds alloués au secteur de la santé.

Or, la pénalisation de l’avortement va à l’encontre des efforts déployés. Malgré les risques que la loi fait courir pour la vie et la santé des femmes et des filles, on peut lire sur le site web de suivi des OMD des Nations unies (qui suit les progrès accomplis par les pays vers la réalisation des OMD) que le Nicaragua a « atteint » l’Objectif 3 (selon des informations communiquées par le gouvernement) tandis qu’il « fait fausse route » en ce qui concerne l’Objectif 5.

 

ADAMA KAMARA, SIERRA LEONE

 Adama Kamara avait 25 ans quand elle est morte chez elle, le 27 décembre 2008, dans le village de Kapairo (district de Kambia). Son mari n'a pas pu payer les médicaments dont elle avait besoin.

C'était la cinquième grossesse d'Adama. Un de ses enfants était mort à la naissance. Elle en a eu trois autres (trois des dix enfants de Pa Abu Kamara, son mari, qui a deux autres épouses).

Le 24 décembre 2008, Adama était enceinte d'environ six mois lorsqu'elle a ressenti des contractions de façon prématurée. Le jour suivant, il était clair qu'elle souffrait de complications liées à la grossesse. Sa famille l'a gardée à la maison pendant une journée pour voir si son état s'améliorait, avant de finalement la transporter en voiture à l'hôpital de Kambia, dans la soirée. Le transport à l'hôpital a couté 40 000 leones (10 euros environ), que son mari a emprunté à ses voisins. Lorsqu'ils sont arrivés à l'hôpital, Pa Abu Kamara a dû payer 2 000 leones (0,5 euros environ) pour l'enregistrement de la patiente, et 10 000 leones (3 euros environ) pour un lit d'hôpital, outre les frais de médicaments.

À l'hôpital, Adama a été mise sous perfusion. Les infirmières de garde lui ont également fait plusieurs injections. Elle a passé deux jours à l'hôpital. Aucun médecin n'était présent pendant cette période. Pa Abu Kamara est rentré chez lui le deuxième jour. Lorsqu'il est revenu à l'hôpital plusieurs heures plus tard, il a appris qu'Adama avait mis son enfant au monde, mais qu'il n'avait pas survécu.

Adama saignait abondamment. Malgré l'urgence de la situation et la politique de gratuité des soins du gouvernement, elle n'a pas eu droit à des médicaments gratuits. L'infirmière de l'hôpital de Kambia a dit à Abu Kamara qu'il devait payer pour les médicaments d'Adama ou qu'elle mourrait. Pa Abu Kamara a déclaré à Amnesty International, « Je n'avais plus d'argent. J'ai juste pu ramener Adama chez nous. Elle n'avait pas l'air bien, mais je ne voulais pas payer les frais d'hôpital pour la garder (60 000 leones, soit 18 euros environ). » Adama délirait à ce moment et ne pouvait pas parler, même si elle avait eu son mot à dire. Pa Abu Kamara a pris un taxi pour emmener Adama chez eux, et elle est morte le jour suivant. Les parents d'Adama ont emmené son corps afin qu'elle soit enterrée dans son village natal.

Pa Abu Kamara a déclaré à Amnesty International qu'il se sentait triste à cause du décès d'Adama « surtout pour les enfants ». Il a ajouté : « J'ai encore des difficultés pour éponger la dette liée à l'hospitalisation d'Adama et au paiement des médicaments. »

 

INAMARIE STITH-ROUSE, ÉTATS-UNIS

 Inamarie Stith-Rouse, une afroaméricaine âgée de 33 ans, était enceinte de 41 semaines lorsqu'elle a été admise dans un hôpital de Boston (Massachusetts), en juin 2003. Les médecins lui ont donné des médicaments pour déclencher l'accouchement. Lorsque ses battements cardiaques se sont très fortement ralentis, elle a subi en urgence une césarienne et donné naissance à une petite fille en bonne santé, Trinity. Son mari, Andre Rouse, a expliqué la suite de l'accouchement à Amnesty International :

« Elle a commencé à se plaindre d'essoufflements. Je n'ai pas pu trouver le docteur. Ils l'appelaient sans cesse, mais elle n'était pas là. La machine à oxygène continuait à biper, peut-être six ou sept fois en une demi-heure. J'ai arrêté de compter. Personne ne prenait la chose au sérieux. Son visage était brûlant. J'appliquais des compresses froides sur son front. » André Rouse a expliqué que lorsqu'il avait essayé d'expliquer au personnel médical qu'elle souffrait et ne pouvait plus respirer normalement, on lui a répondu qu'il ne « fallait pas en faire un monde » et qu'il « était trop émotif ». Andre Rouse s’est ouvert à Amnesty International de son sentiment : selon lui, des facteurs raciaux ont joué un rôle dans l’absence de réaction du personnel.

Selon les documents judiciaires de la famille, Inamarie Stith-Rouse présentait des symptômes hémorragiques, notamment une pression faible, un pouls élevé et des essoufflements. Cependant, il a fallu attendre plusieurs heures pour que des tests adaptés soient réalisés. Il était alors trop tard Les médecins ont détecté un saignement interne, et ont d'abord retiré l'utérus, puis un ovaire de la patiente. Inamarie Stith-Rouse a subi une importante lésion cérébrale et est tombée dans le coma ; elle est morte quatre jours après.

Andre Rouse se rappelle : « Les dernières paroles qu‘elle m’a adressées, c’était : “Andre, j’ai peur.” Après, l'alerte a été déclenchée. On m'a fait sortir de la chambre. Tout se passait au ralenti. J'avais froid. Je claquais des dents. J’étais en état de choc. Personne ne m'a parlé... J'avais l'impression que tout le monde cherchait à se protéger. Si quelqu'un avait pris la peine de m'expliquer ce qui s'était passé, je l'aurais mieux accepté. Je comprends que des erreurs peuvent se produire. Mais personne n'en a assumé la responsabilité. » Il a raconté à Amnesty International qu'après le procès qu'il avait lancé en décembre 2004, « l'hôpital a modifié ses protocoles, mais je ne sais absolument pas dans quelle mesure. »

 


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