Rapport 2013
La situation des droits humains dans le monde

26 mars 2013

La «justice» de la Louisiane maintient un homme à l’isolement depuis plus de 40 ans

La «justice» de la Louisiane maintient un homme à l’isolement depuis plus de 40 ans
Albert Woodfox a passé plus de la moitié de sa vie à l'isolement dans une prison en Louisiane.

Albert Woodfox a passé plus de la moitié de sa vie à l'isolement dans une prison en Louisiane.

© www.Angola3.org


Trop, c’est trop. Au bout de 40 ans, la justice dans cette affaire n’a que trop tardé.
Source: 
Tessa Murphy, chargée de campagne sur les États-Unis à Amnesty International.

Albert Woodfox a passé plus de la moitié de sa vie dans une cellule de trois mètres de large sur quatre de long.

Cet homme de 66 ans a été déclaré coupable en 1972 du meurtre de Brent Miller, un gardien de prison.

Il n’a cessé de clamer son innocence et plusieurs organisations, dont Amnesty International, estiment que son cas soulève de sérieuses préoccupations en termes de respect du droit et des droits humains.

Une cour fédérale de district en Louisiane a récemment statué que sa condamnation devait être annulée.

Cependant, le procureur de l’État de Louisiane, James Caldwell, a déclaré qu’il ferait appel de cette décision, ajoutant qu’Albert Woodfox était un « professionnel du crime » qui devait rester derrière les barreaux.

Cette affaire de longue durée brosse un portrait dérangeant de la justice en Louisiane.

En 2008, la même cour fédérale de district avait rendu un arrêt annulant la condamnation d’Albert Woodfox, mais il est resté en prison en attendant l’audience d’examen de sa demande de libération sous caution.

Durant cette période, le bureau du procureur a adressé un courriel aux voisins de la nièce d’Albert Woodfox, qui devait l’accueillir chez elle à sa remise en liberté sous caution, pour les informer que son oncle était un violeur violent, condamné pour meurtre. Il a demandé aux voisins de signer des pétitions pour s’opposer à sa libération.

Lorsque la cour fédérale de district a ensuite ordonné la remise en liberté sous caution d’Albert Woodfox, le juge a critiqué cette campagne d’intimidation orchestrée par le procureur.

Malgré l’ordre de la cour, Albert Woodfox est resté en prison à la suite d’une autre intervention du procureur, qui a fait appel de cette recommandation auprès d’une instance supérieure.

Le procureur James Caldwell a récemment renouvelé ses attaques publiques et fait circuler des accusations sur les activités criminelles présumées d’Albert Woodfox dans les années 1960, établissant un lien entre celui-ci et des viols et agressions sexuelles non élucidés, et faisant valoir que le dossier de l’accusation dans l’affaire du meurtre était « très solide ».

Rétablir les faits

Albert Woodfox n’a jamais été jugé pour viol ni reconnu coupable de ce crime. Après 41 ans passés en prison, son dossier disciplinaire n’indique aucunement qu’il est dangereux ou violent. Les évaluations du système carcéral relatives à sa santé mentale précisent qu’il ne représente aucune menace ni pour lui-même, ni pour autrui.

Il a été jugé à deux reprises pour le meurtre de Brent Miller. Après l’annulation de la première condamnation, il a été rejugé et déclaré coupable. Cette sentence a été annulée, avant d’être rétablie en appel. Aujourd’hui, le dernier jugement infirme une nouvelle fois sa condamnation.

Lors du procès en première instance, sa condamnation reposait en grande partie sur le témoignage d’Hezekiah Brown – seul témoin à déclarer avoir vu Albert Woodfox commettre le meurtre – et sur les déclarations de quatre autres codétenus.

Aucune preuve physique n’a jamais permis d’établir l’implication d’Albert Woodfox dans le meurtre du gardien. Des preuves ADN susceptibles de le disculper ont été égarées – une empreinte digitale ensanglantée retrouvée près du corps ne correspondait à aucun des quatre accusés et le ministère public pas plus que les autorités carcérales n’ont tenté de l’identifier dans la base de données de la prison répertoriant les empreintes.

Des éléments de preuve ont refait surface depuis la mort d’Hezekiah Brown en 1996. En échange de son témoignage, il avait bénéficié de certains avantages de la part du ministère public – notamment d’un transfert immédiat de la prison vers un cottage et d’une cartouche de cigarettes par semaine.

Pendant plus de 10 ans, le directeur de la prison a déposé de nombreux recours en grâce en faveur d’Hezekiah Brown, dont celui-ci a fini par bénéficier en 1986.

Selon le juge qui a réexaminé l’affaire en 2008, le témoignage de Brown était si essentiel à l’accusation, que sans ce témoignage, Albert Woodfox n’aurait probablement pas été inculpé.

Deux des quatre témoins oculaires qui ont affirmé qu’Albert Woodfox était impliqué dans ce crime sont par la suite revenus sur leurs déclarations. L’un d’entre eux a expliqué qu’il avait fait ce témoignage parce que des représentants de l’État lui avaient assuré qu’ils favoriseraient son transfert hors de la prison d’Angola.

Le colonel Nyati Bast, ancien détenu, a déclaré lors du procès en première instance d’Albert Woodfox qu’il se trouvait avec lui dans le réfectoire au moment où Brent Miller avait été agressé dans une autre partie de la prison.

Nyati Bast a été placé à l’isolement peu après avoir révélé cette information aux responsables pénitentiaires et y a purgé sa peine – 20 ans. Il maintient son témoignage.

Quant aux témoins restants, l’un était officiellement aveugle, tandis que le second était sous traitement médicamenteux lourd au moment du meurtre.

Rendre justice

En raison des incohérences et des irrégularités qui ont marqué la procédure judiciaire, la veuve de Brent Miller a sollicité en 2008 une nouvelle enquête sur cette affaire : « S’ils n’ont pas commis ce crime – et je pense qu’ils ne l’ont pas commis – ils vivent un cauchemar depuis 36 ans. »

Albert Woodfox est maintenu en isolement cellulaire depuis plus de 40 ans – il passe 23 heures par jour dans une petite cellule rudimentaire, et est autorisé à marcher le long du couloir de son unité cellulaire, à se doucher et à faire de l’exercice physique, mais toujours seul.

Il est privé de la possibilité de travailler, de participer à des programmes de réinsertion et à des activités de groupe. Du fait de ces conditions, sa santé physique et mentale s’est dégradée.

Amnesty International demande au procureur de l’État de Louisiane de renoncer à faire appel de la décision rendue récemment par la cour de district.

« Trop, c’est trop. Au bout de 40 ans, la justice dans cette affaire n’a que trop tardé, a indiqué Tessa Murphy, chargée de campagne sur les États-Unis à Amnesty International. Il faut que le jugement rendu par la cour fédérale de district soit maintenu. »

Thème

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